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Jaurès outragé dans sa propre ville !

16/07/2007 - Lu 6728 fois
Alain Boscus
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Dans le dernier Bulletin du CORAC (Corac Infos, n° 34, 2ème trimestre 2007), le Président de cette association, Patrick Azria, a eu l’idée de faire un panégyrique de « l’entrepreneur », de la « classe dirigeante » économique et du patronat en s’appuyant sur un texte de Jaurès. Malheureusement pour lui, ce texte est un faux doublé d’un montage grossier qui dénature totalement la pensée du plus illustre des enfants de Castres, devenu la figure emblématique du socialisme français.

Les trois premiers paragraphes du texte publié dans ce bulletin sont purement et simplement constitués par un « véritable faux », un passage totalement écrit par quelqu’un aux intentions malsaines qui a scandaleusement utilisé la mémoire de Jaurès. Le culte du chef que l’on prête ici à l’ancien député du Tarn lui était totalement étranger, de même que, sous cette forme là, la valorisation du risque, de la hiérarchie, de la discipline, de l’ordre, de l’autorité… Tout cela nous renvoie aux pires moments de notre histoire et fait d’autant plus frémir que ces « valeurs » sont aujourd’hui portées non seulement par l’extrême droite mais aussi par la droite extrême qui gouverne (notamment dans notre ville).

Par ailleurs, le sens général de ce texte, notamment de la deuxième partie constituée par un montage mettant bout à bout quatre extraits « bien choisis » de l’article original de Jaurès, fait du leader socialiste le soutien d’une économie de libre entreprise dans laquelle « le refus de recourir à l’Etat » et la concurrence légitimeraient l’action des patrons… dont la condition peu enviable devrait amener tout le monde (et en premier lieu les ouvriers) à rejeter « les sentiments de colère ou de convoitise ». Exit ainsi toute lutte sociale, toute revendication (y compris les plus fondées) basée sur des intérêts opposés ou divergents…

Que dire d’un tel procédé ? Que répondre à une telle manipulation ?

D’abord, cela ne grandit pas ceux qui en sont à l’origine. Ensuite cela oblige à revenir en deux mots à l’essentiel : si Jaurès a toujours su reconnaître les qualités des classes dirigeantes, y compris économiques, il a surtout passé sa vie à les combattre parce qu’elles profitaient, représentaient et pérennisaient, à ses yeux, un système d’anarchie et d’exploitation (le système capitaliste) qui avait fait son temps et qui devait être remplacé par une organisation sociale plus efficace et plus humaine (le socialisme).

Le texte original de Jaurès qui a servi à faire ce faux s’intitule « Les misères du patronat » et a été publié en « une » dans La Dépêche de Toulouse du 28 mai 1890. Il dit certes que les patrons, eux-mêmes divisés en trois composantes essentielles, travaillent à leur manière, qu’ils doivent affronter des situations délicates, tant du point de vue matériel que moral, et qu’il n’est pas convenable de les caricaturer injustement et de les outrager. Mais c’est pour souligner, précisément, combien est mauvais « le système d’individualisme à outrance, d’âpre concurrence, de lutte sans merci qui régit […] la production ». Pour mieux dire, aussi, comment le régime capitaliste pousse les patrons à vouloir toujours « gagner le plus d’argent possible » et comment il les conduit à donner aux salariés « le moins possible » tout en leur demandant « le plus possible ». Pour affirmer, enfin, que les « lois » de la « production capitaliste » sont peu respectueuses des hommes, ceux-ci étant considérés comme de vulgaires moyens de production, des « chiffres », des « éléments » d’une « machine » contre laquelle durant un quart de siècle il aura les mots les plus durs.

Et alors même qu’en 1890, Jaurès n’était pas encore un « collectiviste », ni un « leader ouvrier et socialiste », il appelait déjà de ses vœux, dans cet article, l’avènement d’une organisation du travail supérieure : le socialisme, pour lequel il donnera sa vie (le terme apparaît clairement sous sa plume sans qu’il sache alors tout ce qu’il recouvrait).

Je ne connais pas M. Azria et je ne veux pas le créditer, lui, de mauvaises intentions. Je ne veux donc pas croire qu’il y a eu volonté de manipulation de sa part. Je pense plutôt qu’il a été victime d’un texte qui circule depuis près de trente ans dans les milieux patronaux, des petits commerçants et artisans à la grande entreprise. À plusieurs reprises en effet, la Société d’études jaurésiennes et sa présidente, la regrettée Madeleine Rebérioux, ont attiré l’attention des médias et des organisations patronales sur ce faux (ce fut le cas en 1977, 1978, 1986 et 1990). Moi-même, lorsque j’étais directeur du Centre national et Musée Jean Jaurès, j’ai écrit au MEDEF et à la CGPME pour rétablir la réalité historique et pour demander à toutes les personnes concernées de la diffuser autour d’elles, afin que les lecteurs ne soient plus abusés et que la pensée de Jaurès ne soit pas si injustement instrumentalisée. Il faut croire que nos souhaits n’ont pas encore été exaucés… Peut-être parce que dans ces milieux, le mensonge peut encore servir…

C’est donc probablement par ignorance plus que par mauvaise foi que M. Azria s’est fait le réceptacle et le diffuseur de cette supercherie. Mais, dans la situation actuelle, je ne suis pas naïf au point de croire qu’en faisant de nouveau circuler ce texte, les tenants du libéralisme triomphant n’aient pas vu là une occasion de pousser leur avantage. Dans le champ idéologique, cela pourrait les aider, en effet, à faire accepter les mesures antisociales, liberticides et autoritaires que le nouveau gouvernement prépare (démantèlement du code du travail, atteinte au droit de grève, remise en cause de la Sécurité sociale, cadeaux fiscaux pour les plus fortunés, accroissement des mesures répressives contre les populations les plus fragiles…). Pourquoi, pour louer le patronat, être allé chercher l’écrit (supposé !) d’un dirigeant historique du socialisme sinon pour toucher (et troubler) une cible particulière : celle constituée par les salariés dont le cœur bat précisément à gauche ? Il ne manque pas en effet d’auteurs, du plus sérieux théoricien au « bouffon » le plus médiatique, en passant bien sûr par les très nombreux thuriféraires du capitalisme, pour remplir cette besogne et atteindre cet objectif. Pour ses articles futurs, je signalerai simplement à M. Azria les quelques noms suivants (dans le désordre et en laissant deviner à mon tour qui sont les « bouffons médiatiques ») : Jean-Baptiste Say, Paul Leroy-Beaulieu, Ludwig von Mises, Henri Fayol, Joseph Aloïs Schumpeter, Auguste Detoeuf, Walt Whitman Rostow, John Kenneth Galbraith, Peter Drucker, Alain Minc, Jean-Marc Sylvestre…

Je regrette aussi d’avoir à répondre ainsi, sur ce thème, dans la ville même de Jaurès, parce qu’il nous est encore relativement aisé, ici, de se procurer les écrits et textes d’origine du grand tribun, même si l’équipe municipale actuelle ne fait rien pour valoriser le Centre Jaurès (M. Bugis lui-même ne m’avait-il pas affirmé, lors d’une de nos brèves rencontres, qu’il avait toujours été persuadé qu’il n’y avait pas place, à Castres, pour un deuxième musée ?…).

Peut-être M. Azria et le CORAC auront-ils à cœur de rectifier leur erreur et de favoriser la connaissance historique sur un sujet très intéressant qui les concerne au premier chef : celui du patronat et du système capitaliste (rapidement qualifié aussi « de marché » ou encore « libéral ») dans lequel ils évoluent et dont ils sont, je suppose, les ardents défenseurs. Dans ce cas, je leur propose de publier, dans leur prochain bulletin, le texte complet de l’article de Jaurès, agrémenté d’un commentaire (que je me ferai un plaisir de rédiger) destiné à mettre en contexte et à éclairer les propos du leader socialiste. Ce serait une bonne occasion, me semble-t-il, pour éviter qu’à l’avenir ce « faux Jaurès » continue de circuler… tout au moins dans le Tarn. D’autant que le Président du CORAC pourrait ainsi en envoyer plusieurs exemplaires à l’ami qui lui a adressé ce faux, le persuadant presque, j’imagine, qu’il s’agissait-là d’un scoop…

 
 
Alain Boscus, historien (Université Toulouse-le Mirail).