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La question éducative, un enjeu majeur pour Jaurès

26/09/2013 - Lu 4170 fois
par Catherine Moulin, Fête de l’ Humanité – 15 septembre 2013, Université populaire - Agora

Lorsqu’on évoque la figure de Jaurès, on pense souvent au leader socialiste, au grand parlementaire, à l’ homme impliqué au cœur des luttes sociales, au défenseur de Dreyfus, et, bien sûr, au pacifiste qui paya de sa vie son combat pour la paix. Mais Jaurès fut aussi un enseignant qui s’est toujours intéressé aux questions pédagogiques, et le « prof Jaurès » comme l’appelle Gilles Candar dans l’anthologie intitulée De l’Éducation, n’a cessé de se définir comme un « éducateur du peuple » et de lier la question éducative à la grande question sociale. Elles sont toutes deux au cœur de son combat politique.

Dans cette intervention, j’exposerai tout d’abord les manifestations de l’intérêt de Jaurès pour la question éducative, nous verrons ensuite que l’école constitue à ses yeux un enjeu fondamental pour construire la république sociale et enfin les principaux aspects de sa conception de l’enseignement. Mais surtout, j’ai fait le choix de lui laisser largement la parole.

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Jaurès est un très bon exemple de la méritocratie républicaine. Élève boursier, il est reçu premier à Normale sup et est agrégé de Philosophie à 22 ans. Affecté au lycée d’Albi, il est ensuite chargé de cours à la faculté de Toulouse de 1883 à 1885. Il redevient enseignant après son échec électoral en 1889. Il soutient ses thèses de philosophie en 1892. Il n’enseigne plus à partir de 1893, mais Jaurès reste un « prof » dans l’âme et, même si la forme de son discours se détache de l’éloquence universitaire comme l’a bien montré Michel Launay, ses détracteurs ne se privent pas de moquer une éloquence jugée professorale, à l’instar de Péguy qui affirme dans Notre jeunesse qu’au moment de l’Affaire Dreyfus, Jaurès « faisait encore figure de professeur délégué à la politique ».

Dès ses débuts en politique (Jaurès est élu député en 1885 à 26 ans), il marque son intérêt pour les questions éducatives : son premier discours parlementaire en 1886 leur est consacré et il rédige à leur sujet de nombreux articles dans le grand quotidien de Toulouse, La Dépêche. Entre 1890 et 1893, il est adjoint à l’Instruction publique dans la municipalité de Toulouse.

Après 1893, lorsqu’il est élu député socialiste et que ses responsabilités politiques deviennent de plus en plus larges et importantes, il reste très attaché au monde de l’école et aux questions d’éducation. Il continue à assister à diverses cérémonies scolaires comme la Fête du Denier des écoles de la ville de Lyon en 1900 ou la remise des prix au lycée d’Albi en 1903, à l’occasion de laquelle il prononce le justement célèbre « discours à la Jeunesse ». Mais surtout, à partir de 1905, il écrit tous les quinze jours jusqu’à sa mort, un éditorial dans La Revue de l’Enseignement Primaire et Primaire supérieur (REPPS). Il le fait même lorsqu’il est accaparé par de grands problèmes d’actualité comme la loi des Trois Ans en 1913 ou les risques de guerre de plus en plus imminents en 1914.

1905, c’est aussi l’émergence d’un syndicalisme enseignant et en 1907 éclatent d’importantes grèves. A cette époque, rappelons que les fonctionnaires (donc les enseignants) ne disposent pas du droit syndical et que seules les « amicales » sont autorisées. Même les gouvernements de gauche (et la gauche remporte les élections législatives en 1906) refusent leur syndicalisation. A un moment où la répression s’abat sur les pionniers du syndicalisme, Jaurès qui les soutient activement, défend une position alors très minoritaire.

Si Jaurès s’est beaucoup consacré à la question éducative, c’est qu’elle va de pair avec la construction de la République sociale qu’il appelle de ses vœux.

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Jaurès est passionnément républicain, mais la république en place est, à ses yeux, une république incomplète, inachevée et, de ce fait, paradoxale. C’est ce qu’il exprime avec force, dès 1893, dans un discours parlementaire célèbre dans lequel il interpelle le Président du Conseil, Charles Dupuy:

« Vous avez fait la république, et c’est votre honneur ; (…) mais par-là vous avez institué entre l’ordre politique et l’ordre économique dans notre pays une intolérable contradiction. (…).

Oui, au moment où il peut chasser les ministres du pouvoir, (le travailleur) est, lui, sans garantie aucune et sans lendemain, chassé de l’atelier. Son travail n’est plus qu’une marchandise que les détenteurs du capital acceptent ou refusent à leur gré. »

A l’occasion d’une réunion publique tenue à Valence le 30 octobre 1899, Jaurès dénonce encore cette contradiction qui existe entre « la souveraineté politique du peuple et son asservissement économique ».   

Il est donc essentiel de construire la République sociale, la « République jusqu’au bout » comme dit Jaurès, c’est-à-dire de mettre un terme au système capitaliste et   de bâtir une nouvelle organisation du travail et de la société par la socialisation des moyens de production qui garantisse tout à la fois les droits politiques et les droits économiques et sociaux des travailleurs.

L’« évolution révolutionnaire » qu’il appelle de ses vœux et qui doit permettre de construire la République sociale, passe par l’organisation des travailleurs (il n’a de cesse d’appeler les ouvriers à s’organiser dans des syndicats et des coopératives), par l’unité des socialistes en un seul parti (Jaurès est l’artisan principal de la naissance de la SFIO en 1905). Cela permettra de « marcher à la conquête d’abord des assemblées municipales puis des assemblées parlementaires : c’est ainsi que nous préparerons le triomphe de la République sociale » (discours du 10/11/1900 à Saint Etienne). Mais cela suppose que le peuple sache faire bon usage de ses droits politiques, or Jaurès constate que trop souvent, « ce ne sont pas les moyens légaux qui manquent au prolétariat, c’est le prolétariat qui manque aux moyens légaux » (Vienne 17/10/1909). Par conséquent, « il est vrai, dit-il, que cette transformation ne peut résulter du seul jeu des forces économiques (…), il faut des volontés éclairées, des cerveaux libres, des cœurs puissants » (Fête du Denier des écoles de la ville de Lyon, 11/11/1900). « L’émancipation économique et intellectuelle sont intimement liées. A mesure que le prolétariat s’éclaire, il devient capable d’une action plus grande, il a besoin d’une lumière plus large. La passivité va avec les ténèbres, l’activité grandit avec la lumière » (Saint-Chamond, 15/02/1904). Par conséquent, Jaurès l’affirme : « Quiconque ne rattache pas le problème scolaire ou plutôt le problème de l’éducation à l’ensemble du problème social se condamne à des efforts ou à des rêves stériles » (« Éducation post scolaire », REPPS 30/09/1906).

Il dit « problème de l’éducation »  plutôt que « problème scolaire » car pour lui cette éducation du peuple prend différentes formes : les syndicats, les coopératives, les bourses du travail, les partis politiques sont autant de lieux d’éducation du prolétariat, autant de « centres de réflexion et de délibération ». Mais l’éducation du peuple passe aussi, bien sûr, par l’école qui a, aux yeux de Jaurès, un rôle majeur à jouer. Car ce sont des travailleurs instruits et organisés qui seront à même de construire la nouvelle société. C’est pourquoi les questions d’éducation sont des questions sociales. Guy Dreux et Christian Laval disent fort bien que « Jaurès pense l’éducation dans la perspective du socialisme » et qu’il «  s’oppose absolument à l’idée d’une révolution de la misère et du dénuement ». La réalisation de la République sociale passe par l’émancipation intellectuelle du prolétariat.

Par conséquent, aux yeux de Jaurès, les enseignants ont une grande responsabilité, celle d’aider « à l’accouchement de la démocratie sociale par l’instruction et la culture » (Guy Dreux et Christian Laval). On peut dire que doit exister une véritable synergie entre le prolétariat et les enseignants. D’où ce rôle charnière qu’a, selon Jaurès, le syndicalisme enseignant. Il est naturellement essentiel pour défendre les intérêts de la profession : le droit syndical à conquérir, nous l’avons vu, les revendications salariales à une époque où les conditions matérielles des fonctionnaires se dégradent, la lutte contre les pressions subies de la part des autorités locales politiques et administratives… Ils doivent aussi revendiquer haut et fort la liberté pédagogique et les conditions indispensables pour que les enseignants puissent acquérir un haut niveau de culture et participer à la vie intellectuelle et scientifique (cela passe, entre autres, pour Jaurès, par un temps libre suffisant…). Mais les syndicats enseignants doivent encore, en quelque sorte, éduquer les éducateurs du peuple : ils doivent être porteurs d’un idéal d’émancipation, être porteurs de la mission sociale qui incombe à l’école.

Dans cet objectif, il est indispensable, du reste, de « réorganiser l’école dans un sens démocratique et populaire » comme doivent être réorganisées les autres grandes institutions de la République que sont la Justice et l’Armée (en 1911 parait L’Armée nouvelle, rééditée l’année dernière).

Mais de quel type d’enseignement doit être porteuse l’école selon lui ?

L’école de Jaurès est naturellement une école laïque. Mais, si le jeune républicain admirait Ferry et est entré en politique à ses côtés en 1885, il a rapidement trouvé « un peu court » son idéal politique. Dans le domaine de l’école aussi. Jaurès dénonce à diverses reprises la conception de la laïcité selon Ferry et les républicains « opportunistes » : une laïcité qui se drape d’un principe de « neutralité » dans le but de faire prévaloir l’unité nationale. Or, « il n’y a que le néant qui soit neutre » affirme Jaurès (« Neutralité et impartialité » REPPS 4/10/1908). Il ajoute : « La neutralité serait une prime à la paresse de l’intelligence, un oreiller commode pour le sommeil de l’esprit » (« La valeur des maîtres » REPPS 25/10/1908). Il manque à l’école de Jules Ferry le souffle de l’idéal et de l’espérance.

Or, l’école doit transmettre aux enfants le sens de l’évolution humaine vers un idéal de justice, elle doit « donner aux enfants le sens du perpétuel mouvement humain, les délivrer de ce poids de la routine et de ce fardeau du désespoir qui accable le progrès, faire qu’ils ne soient pas tentés de dire aveuglément : à quoi bon ? » (« Les instituteurs et le socialisme » REPPS 16/10/1905) La fonction de l’école est une fonction émancipatrice, elle doit être une école de l’espérance qui doit permettre aux enfants d’ « arriver à entrevoir, au- dessus de l’ordre social présent la possibilité d’un ordre nouveau » (ibidem). Bref, l’école doit faire sens. Mais comment ? « Est-ce à dire que les instituteurs doivent être dans leur enseignement des prédicateurs du socialisme et qu’ils doivent porter à l’école toutes les controverses du dehors ? Ce serait manquer à toute méthode éducative, puisque ce serait soumettre aux enfants des litiges de pensée, que ni leur instruction théorique ni leur expérience de la vie ne leur permettrait de résoudre. » (ibidem).

Cette fonction émancipatrice passe par un enseignement exigeant et innovant. Dès 1888, Jaurès affirmait « il ne faut pas croire que ce soit proportionner l’enseignement aux enfants que de le rapetisser » (« Aux instituteurs et institutrices », La Dépêche, 15/1/1888). Et là encore il se démarque de l’ école de Jules Ferry : comme les disent Christian Laval et Guy Dreux, « il dénonce le dogmatisme d’un positivisme bourgeois et conservateur » qui se traduit par une surveillance tatillonne à l’égard des instituteurs, par des programmes aux contenus étriqués et par des méthodes pédagogiques frileuses basées sur la mémorisation et la répétition qui transforment les enfants en « machines à épeler », ou sur « la leçon de chose qui est à la base de tout » comme disait Ferry. Jaurès se défie de cette méthode trop exclusivement expérimentale : « elle risque si on la force de tourner en routine, de devenir, elle aussi, une servitude »  et d’aboutir « à enseigner quelque chose de contraint, de méticuleux et d’appauvrissant. » (« La part de l’aventure » REPPS 3/05/1914)

L’enseignement exigeant et novateur repose que prône Jaurès d’ abord sur une très bonne maîtrise de la lecture par les enfants : « Savoir lire vraiment sans hésitation, c’est la clef de tout. Est-ce savoir lire que de déchiffrer péniblement un article de journal, comme les érudits déchiffrent un grimoire ? » (« Aux instituteurs et institutrices » La Dépêche 15/1/1888). Jaurès mise aussi sur la connaissance et l’observation du réel mais dans toutes ses dimensions et avec l’objectif d’amener l’enfant à réfléchir et à se forger sa propre idée. Pour cela, il doit être très jeune mis au contact d’une large culture qui lui permettra de se confronter aux « grandes questions de l’humanité ». C’est à dire qu’il est essentiel de donner aux enfants, à tous les enfants, la possibilité d’avoir accès aux œuvres littéraires et artistiques, mais aussi au savoir scientifique. Enfin, et Jaurès est ici très novateur, l’enseignement doit aussi ouvrir l’enfant aux autres cultures et civilisations afin de lui rendre perceptible l’humanité dans son unité et sa diversité. On retrouve ici la pensée profondément internationaliste de Jaurès et son attachement au pluralisme culturel. Enfin, il recommande aux instituteurs de ne pas craindre de laisser s’exprimer « le don spontané d’imagination » chez leurs élèves. « Car si le savant doit se représenter exactement et fortement la réalité pour percevoir ou en imaginer les rapports, il faut que le poète voie les choses ».

N’oublions pas qu’à une époque où l’on ne voit dans l’enfant qu’un adulte en devenir, Jaurès affirme les potentialités et les capacités intrinsèques de l’enfant, mais aussi sa perception différente du réel et des textes. Il ne faut pas brusquer cette découverte progressive et tâtonnante du monde : « Il est bien vrai qu’il ne comprendra pas tout. Il est très vrai qu’il saisisse souvent fort mal et par quelque biais singulier la leçon morale d’une fable qui suppose, pour être comprise, une expertise étendue et amère de la vie. Mais les premières impressions de l’imagination ne sont-elles pas une partie de cette expérience ? » (« La part de l’aventure REPPS 3/05/1914) On comprend mieux pourquoi Jaurès n’a cessé de revendiquer la liberté pédagogique. L’enseignement ne saurait se ramener à des recettes, à des consignes, à des techniques : « Il y a, dans le voyage de l’esprit à travers la réalité, une part d’aventure dont il faut d’emblée accepter le risque. » (Ibidem). Jaurès, nous le voyons bien, est nourri de l’Humanisme de la Renaissance et de la pensée des Lumières, c’est au demeurant un grand admirateur de Condorcet.

Mais dans sa revendication d’un enseignement exigeant, émancipateur et généreux, il y a, bien sûr, une dimension sociale. Car refuser aux enfants du peuple l’accès à la culture générale, c’est les maintenir aujourd’hui et demain dans une situation de subordination et de soumission. Pour Jaurès, c’est par la culture générale que la classe ouvrière prendra la mesure de sa mission historique pour changer la société.

Nous sommes bien loin de l’idée d’adapter l’école aux exigences du marché ! L’école jaurésienne est à cent lieues des logiques de « spécialisation » de plus en plus poussée (qui ne font qu’anticiper la division du travail), d’utilité immédiate et d’« employabilité » ! Elle ne s’inscrit pas davantage dans une logique de compétition individuelle, elle vise à une double émancipation : l’émancipation collective de la classe ouvrière et, en définitive, de la société tout entière, mais aussi l’autonomie intellectuelle et l’épanouissement de l’individu. Jaurès veut, nous l’avons vu, « la République jusqu’au bout », on peut dire qu’il veut aussi la plénitude de la personne humaine jusqu’au bout. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre sa formule : « le socialisme est l’individualisme logique et complet.» (« Socialisme et liberté », Études socialistes)

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L’enjeu éducatif est donc central dans la pensée de Jaurès et il n’a cessé de s’adresser au monde enseignant. Il y a dans la belle ville jurassienne de Dole un monument consacré à Jaurès et qui fut inauguré en 1924, soit dix ans après sa mort. J’ai étudié cet été les listes des souscripteurs dont les dons ont permis de financer ce monument : on y trouve sans surprise des syndicats ouvriers, des coopératives, des bourses du travail. Mais les enseignants (instituteurs et institutrices surtout) représentent un tiers des donateurs individuels. Il faut y voir bien sûr l’influence du fort courant pacifiste qui marque alors le monde de l’école, mais peut-être aussi un attachement et un hommage à celui qui n’ a cessé d’être l’ un des leurs et auquel je laisse le dernier mot : « Le socialisme sera la forme suprême de l’ éducation ; il mettra l’individu humain en état de se conduire lui-même dans une société où les volontés seront libres et où tous les travailleurs s’associeront pour diriger la production, souffrant de leurs fautes et bénéficiant de leur labeur. Le socialisme sera par-là une éducation permanente, et voilà pourquoi, en terminant ce discours déjà trop long pour une fête, je salue tous les républicains qui s’associent à nous dans notre œuvre démocratique. » (Fête du Denier des Écoles de la ville de Lyon, 11/11/1900).

Catherine Moulin, Fête de l’ Humanité – 15 septembre 2013, Université populaire - Agora